Elvire Fabry est directrice du programme Commerce et sécurité économique à l'Institut Jacques Delors.

Propos recueillis par Jean-Claude Galli

OASE : Lors de sa clôture, le récent sommet du G7 à Évian a suscité de nombreux satisfécits. S'agissait-il d'un moment de multilatéralisme inattendu, pour ne pas dire inespéré, en ces temps de repli national généralisé ?

Elvire Fabry : Plutôt que de multilatéralisme, on peut parler de plurilatéralisme, mais le format était compliqué, à l'image du G7 de l'année dernière sous présidence canadienne. On pouvait légitimement s'interroger sur ce qu'il était possible d'obtenir avec Donald Trump autour de la table. Par rapport à 2025, de nouveaux dossiers épineux se sont ajoutés à ceux, déjà difficiles, du désengagement américain de l'Europe, de l'augmentation des droits de douane et du financement du soutien à l'Ukraine. S'y sont notamment ajoutées les questions du Groenland et de l'Iran, avec les critiques répétées de Donald Trump sur le manque d'engagement des autres partenaires, en particulier européens.

En s'appuyant sur les analyses d'économistes du FMI et d'un groupe d'experts plus large, Emmanuel Macron s'est efforcé de créer de la cohésion à partir d'un diagnostic partagé sur les déséquilibres macroéconomiques provoqués par la Chine. Pékin continue d'investir massivement dans l'innovation, la R&D et l'industrie manufacturière en subventionnant ses entreprises, au détriment du soutien à la consommation interne. Une Chine qui pourrait atteindre 45 % de la manufacture planétaire en 2030 n'est pas soutenable pour le reste du monde, qui dépend de plus en plus de l'innovation chinoise. Ce diagnostic concerne l'ensemble de la communauté internationale, car nous sommes tous touchés.

OASE : Avant ce sommet, l'attention de la plupart des médias se focalisait sur la guerre commerciale avec les États-Unis, reléguant au second plan les déséquilibres macroéconomiques liés à la Chine. Pensez-vous que le défi chinois a été sous-estimé ?

E.F. : Absolument. Donald Trump nous distrait du véritable défi structurel que représente la Chine, ce qui fait d'ailleurs parfaitement l'affaire de Pékin. L'attention politique est captée par l'affrontement transatlantique.

C'est un sujet qui nous touche profondément dans notre identité européenne, car nous partageons avec les États-Unis des valeurs, une alliance militaire et une longue histoire. Le sentiment de trahison est donc vif et n'est pas lié seulement à Trump. Avec l'Inflation Reduction Act (IRA), Joe Biden a instauré des mesures de préférence américaine qui étaient discriminatoires pour les entreprises européennes. Il aurait dû y avoir, dès cette époque, une coordination entre les Vingt-Sept et Washington pour faire pression sur la Chine, mais ce fut une nouvelle opportunité manquée.

Nous accumulons ces rendez-vous manqués depuis l'échec des négociations du TTIP (Transatlantic Trade and Investment Partnership, ou Tafta) entre 2013 et 2016. Ce projet de partenariat transatlantique était pourtant très innovant : il ne s'agissait pas seulement d'abaisser les droits de douane, mais de s'accorder sur une reconnaissance mutuelle de nos standards — lorsqu'ils respectaient un même niveau de précaution — pour peser ensemble face à la Chine. Il s'agissait donc, sans renoncer à nos normes, de développer des chaînes de valeur communes avec les Américains, mais la logique de l'America First a prévalu.

« L'autonomie stratégique ne signifie pas opter pour l'autarcie en s'imaginant qu'on peut s'en sortir seuls »

OASE : Les revendications américaines sur le Groenland dépassent cette logique de l'America First. C'est une posture géopolitique étonnamment agressive...

E.F. : Le Groenland a été perçu par les Européens comme un enjeu profondément politique, géostratégique et identitaire. Lors d'un débat récent auquel j'ai assisté à Harvard, l'affrontement entre l'ambassadrice norvégienne à Washington et l'ancienne ambassadrice américaine au Danemark était saisissant. La Norvégienne rappelait avec force aux Américains que la sécurité est une responsabilité partagée : les menaces nucléaires russes à proximité de la Norvège ne sont pas dirigées vers l'Europe du Nord, mais bien vers les États-Unis. L'Amérique a cruellement besoin de la surveillance et du partenariat européens, mais cet affrontement a mis en lumière un déséquilibre flagrant dans la perception de l'alliance.

OASE : On entend souvent dire que l'Europe risque de devenir un vassal industriel de la Chine. Partagez-vous ce constat ?

E.F. : Le diagnostic est clair, et le rapport du Haut-commissariat au Plan commandé par Clément Beaune a eu le mérite de faire monter cet enjeu dans le débat public. Cela fait des années que nous alertons sur ces défis. La Commission européenne ne découvre pas le problème. Dès 2019, à l'initiative de la présidence Juncker, elle a adopté de nouveaux instruments de défense commerciale. En adoptant le triptyque « partenaire, concurrent et rival systémique » pour désigner la Chine, l'Europe s'est dotée d'outils permettant d'imposer à Pékin une concurrence équitable au sein du marché unique. Ces outils visent la réciprocité sur les marchés publics, le contrôle des subventions étrangères abusives et la coercition économique.

Le vrai problème vient des capitales nationales, où le débat sur le défi chinois est trop tiède. Nos parlementaires s'en saisissent rarement, alors que c'est un enjeu crucial pour l'économie mondiale. En revanche, le rapport français évoqué propose une conclusion assez déconnectée de la réalité : imposer une taxe uniforme de 30 % sur toutes les importations chinoises. C'est une mesure inapplicable.

Donald Trump a essayé et a dû multiplier les exemptions pour éviter une inflation massive sur les biens de consommation courante. Le protectionnisme pur et dur n'est pas la solution, car nos dépendances stratégiques et nos besoins en matières premières sont bien réels. L'autonomie stratégique ne signifie pas opter pour l'autarcie en s'imaginant qu'on peut s'en sortir seuls.

« Nous ne pourrons pas faire face aux pressions conjointes des blocs américain, chinois et russe sans un véritable saut d'intégration politique européenne »

OASE : Comment concrétiser cette autonomie stratégique sans tomber dans le piège du protectionnisme ?

E.F. : Au niveau macroéconomique, la stratégie de sécurité économique de l'Union européenne repose sur trois piliers essentiels, les « 3 P » : Promote — développer nos capacités industrielles internes ; Protect — utiliser nos outils de défense commerciale ; et Partner — renforcer nos alliances avec des partenaires de confiance.

L'accent a été mis récemment sur les partenariats internationaux et la défense commerciale. Mais sur le plan industriel, il faut faire beaucoup plus d'efforts en matière d'investissement orienté vers l'innovation. L'Europe dispose d'une épargne privée colossale de près de 33 000 milliards d'euros, mais cette épargne reste passive ou s'oriente vers les États-Unis. Pour la mobiliser, l'Union des marchés de capitaux — ou « Union de l'épargne et de l'investissement », portée par les rapports d'Enrico Letta et de Mario Draghi — est indispensable. Cela demande d'harmoniser nos règles financières et de centraliser la surveillance, mais aussi d'opérer un vrai changement de mentalité pour basculer d'une culture de l'épargne vers une culture de l'investissement stratégique.

OASE : Quel est le risque pour l'UE si nous ne parvenons pas à opérer ce virage stratégique ?

E.F. : Le risque est une érosion rapide de notre influence, y compris dans les pays du Sud global. Pendant que l'attention occidentale est accaparée par les déclarations de Donald Trump, Pékin déploie méthodiquement sa stratégie à long terme. Après avoir bâti les infrastructures physiques des Nouvelles Routes de la Soie, la Chine réoriente son action depuis 2023 vers les technologies vertes, le numérique, l'intelligence artificielle et l'industrie pharmaceutique, où elle devient extrêmement innovante. Si l'Europe n'est pas présente pour offrir des alternatives crédibles dans ces régions, la Chine occupera tout l'espace.

OASE : Quels sont selon vous les leviers d'action prioritaires ?

E.F. : Il faut impérativement accélérer la coordination politique entre les États membres et dépasser les réflexes purement nationaux. On le voit bien dans l'industrie de la défense, avec des projets comme le SCAF, où les tensions autour des transferts de technologies freinent notre progression.

Nous ne pourrons pas faire face aux pressions conjointes des blocs américain, chinois et russe sans un véritable saut d'intégration politique européenne. Un saut qui passe, notamment, par l'approfondissement du marché unique, permettant le renforcement de la compétitivité de nos entreprises. Nous n'avons pas le temps d'amender les traités. Cela passera par du plurilatéralisme et des « coalitions de volontaires » (coalitions of the willing) au sein de l'UE. Ceux qui veulent avancer, par exemple sur l'Union de l'épargne et de l'investissement, doivent le faire sans rechercher l'unanimité.

La fragmentation de l'Europe est activement souhaitée par ses rivaux, qu'il s'agisse de Vladimir Poutine ou de Donald Trump. L'Europe doit enfin faire le choix de l'unité, de la diversification de ses approvisionnements et de la résilience opérationnelle.

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