Cyrille Kabbara est le fondateur de Shark Robotics, leader européen de la robotique terrestre en milieu hostile. Issu d'un parcours mêlant intelligence économique et expérience du renseignement dans les forces spéciales, il a su transformer une vision technologique en solutions concrètes pour la sécurité civile et militaire. Sous sa direction, l'entreprise rochelaise a acquis une renommée internationale grâce au robot pompier Colossus, célèbre pour son intervention décisive lors de l'incendie de Notre-Dame de Paris en 2019. Cyrille Kabbara prône une innovation de terrain, particulièrement réactive, visant à « augmenter » l'humain plutôt qu'à le remplacer, tout en préservant la souveraineté industrielle française.

Propos recueillis par Jean-Claude Galli

OASE : Volodymyr Zelensky a revendiqué récemment une première victoire 100 % robotisée dans la guerre en Ukraine. Qu'est-ce que vous pouvez nous dire là-dessus ?

Cyrille Kabbara : C'est une forte démonstration de l'importance prise aujourd'hui par la capacité robotisée sur le champ de bataille. Un robot terrestre s'est emparé d'une position russe sans qu'aucun homme soit projeté dans ce qu'on appelle la Kill Zone, un espace large d'une quinzaine de kilomètres, saturé par les drones et dans lequel il est très difficile de progresser.

Mais c'est un peu le sommet de l'iceberg. Aujourd'hui, la réalité de la robotisation du théâtre de guerre ukrainien, c'est avant tout le ravitaillement, la logistique et l'évacuation de blessés. Pour l'année 2025, ce sont près de 30 000 robots terrestres qui ont été déployés côté ukrainien. Ils ont acheminé dans la Kill Zone quelque 70 000 tonnes de fret : eau, nourriture, médicaments, munitions. C'est énorme.

85 % des missions sont donc d'ordre logistique ou CASEVAC (Casualty Evacuation / évacuation des blessés). Les 15 % restants sont des missions de combat : du contre-minage, de la pose de mines ou de fil de fer barbelé. Autant d'opérations devenues extrêmement périlleuses à cause de l'omniprésence des drones. Elles s'effectuent avec des petits robots, rapides, manoeuvrables, qui pèsent de 200 à 900 kilos, avec une faible empreinte logistique et qui peuvent être acheminés sur le front dans un simple van ou une petite camionnette. Parce que le retour d'expérience ukrainien nous apprend que ce qui est gros, lourd et imposant est très vite détruit, soit par les drones, soit à longue distance par des missiles antichars.

« La massification est un enjeu à la fois opérationnel et économique »

OASE : La robotisation des conflits semble inéluctable. Pourtant, il semble que le sujet soit absent de l'actualisation de la loi de programmation militaire (LPM). Comment expliquez-vous cet oubli ?

C.K. : Effectivement, dans l'actualisation de la LPM, la partie robotique n'est pas ou peu mentionnée. Elle figure seulement dans le sous-paragraphe dédié à l'intelligence artificielle. Elle n'est pas traitée sous l'angle de la standardisation mais sous celui de l'interopérabilité, notamment dans le cadre du programme Pendragon. C'est un programme expérimental qui vise à rendre autonomes plusieurs robots qui vont pouvoir travailler de manière collaborative. C'est un très bon projet, mais qui donne une feuille de route technologique qui va prendre de 5 à 15 ans.

Le problème est que si, comme le dit le Chef d'état-major des armées (CEMA), nous devons nous préparer à un conflit à l'horizon 2030, ce sont les robots d'aujourd'hui qui feront cette guerre. En Ukraine, 100 % des robots — je dis bien 100 % ! — sont téléopérés. Nulle autonomie ou IA en l'espèce. Dans la guerre d'attrition moderne, il vous faut du robuste, du fiable, du réparable et du pas cher. La durée de vie d'un robot dans la Kill Zone, ça peut aller de 20 à 30 minutes ; il peut parfois survivre quelques jours, pas plus.

Nous avons donc besoin d'une massification de ces équipements. La doctrine standard dans nos armées suppose que la logistique du dernier kilomètre est effectuée par une jeep, un camion ou un blindé. Cela ne marche plus. Vous prenez n'importe quel véhicule, un VBL ou une P4 par exemple, et vous le mettez dans la Kill Zone, il sera détruit en cinq minutes.

Voilà pour l'aspect opérationnel. J'en reviens aux 70 000 tonnes de fret acheminées par des robots sur le front ukrainien en 2025 pour évoquer les volets économique et humain. Globalement, 70 robots terrestres équivalent au prix d'un blindé du type VAB ou VBMR de la gamme SERVAL. Si votre blindé se fait détruire au bout de cinq minutes, vous avez perdu pas mal d'argent et surtout des hommes. Tandis que si vous perdez deux robots sur les 70, il vous en reste 68 pour poursuivre la mission, sans pertes humaines. La massification est donc aussi un enjeu économique.

Ce qui est regrettable aujourd'hui dans la LPM, c'est qu'elle est le reflet d'une armée française qui continue de combattre avec un modèle expéditionnaire, comme en Afrique ou en Afghanistan. C'est-à-dire : j'ai un peu de tout, je suis bon dans tout, mais je n'ai aucune capacité de massification. L'erreur, à mon sens, c'est de vouloir dupliquer ce modèle dans la robotique, de l'envisager notamment sous l'angle de programmes lourds tels que le Rafale ou le porte-avions, avec une vision à 15 ou 20 ans. Cela ne marche pas dans la robotique où vous avez des sauts technologiques tous les deux à trois mois. Et ce ne sont même pas des sauts technologiques de rupture mais, comme le font les Ukrainiens, des sauts d'innovation : la technique des petits pas. On parle d'innovation réactive.

« Il faut imposer à l'Ukraine des contreparties industrielles »

OASE : L'UE s'apprête à débloquer 90 milliards d'euros d'aides à l'Ukraine, dont une grande partie va servir à l'achat d'équipements militaires. On estime que 80 % des armes achetées seront américaines. Comment réagit le fabricant de robots terrestres français que vous êtes ?

C.K. : Aujourd'hui, il n'y a pas de contrôle et peu de suivi sur l'utilisation des capitaux donnés à l'Ukraine. Aucune contrepartie n'est imposée à Kiev qui l'obligerait, par exemple, à contractualiser avec des entreprises de l'UE. Il devrait pourtant y avoir des indicateurs de suivi, un ROI sur les capitaux octroyés, ou des KPI de performance imposant des joint-ventures entre les entreprises européennes et ukrainiennes (*).

On le voit bien dans la robotique et dans le domaine des drones, où l'écosystème industriel de défense ukrainien se développe grâce à des fonds massifs accordés par l'UE sans aucune contrepartie pour les industries française et européenne. Libre à chacun d'utiliser cet argent comme il l'entend ! Avec, malheureusement, des entreprises américaines parfois mieux placées technologiquement, mieux placées en capacité de massifier et d'industrialiser, et vers lesquelles les Ukrainiens se tournent rapidement.

Il faudrait demander en retour des accords de coopération, imposer une préférence et même une obligation européenne. C'est quand même navrant que les trois quarts de ces capitaux profitent à l'Oncle Sam. Cet argent, ne l'oublions pas, ce sont nos impôts.

OASE : Peut-être que l'absence de contraintes dont jouissent les Ukrainiens s'explique par le fait que certains pays de l'UE préfèrent eux aussi conserver une entière liberté d'acheter américain...

C.K. : On sent quand même un réveil, un sursaut, notamment dans les pays d'Europe de l'Est. L'instabilité de l'administration Trump qui dit : « Je vous protège, je ne vous protège plus... », cette non-prédictibilité, inquiète. Des pays comme la Pologne, qui historiquement achètent américain pour bénéficier du parapluie qui va avec, se disent : « Mince, si demain je n'ai plus l'Oncle Sam, sur qui je vais pouvoir compter ? » Il ne reste que l'Europe.

(*) Shark Robotics vient de signer un protocole d'accord avec la société Tencore, l'un des principaux acteurs ukrainiens en robotique de combat. Le partenariat prévoit la création de deux coentreprises. L'une, située en France, se concentrera sur le développement et la production de robots de défense basés sur l'expérience du champ de bataille en Ukraine. La deuxième, basée en Ukraine, se concentrera sur la robotique civile pour des applications de sécurité.

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