Par Hervé Malaussena

« Ne pas subir ». Il nous faut garder en tête la devise du maréchal de Lattre de Tassigny, représentant de la France lors de la signature de la reddition allemande à Berlin, le 8 mai 1945. Ce jour-là, réalisant qu'il n'y a pas de drapeau français dans la salle, il en fait confectionner un avec les moyens du bord avant de le hisser - au grand désespoir du maréchal Keitel - auprès des couleurs américaines, soviétiques et britanniques.

Cette anecdote illustre parfaitement le défi de l'Europe d'aujourd'hui : face à une succession de ruptures géopolitiques et technologiques historiques, un réveil et une volonté affirmée sont indispensables pour assurer sa défense et sa sécurité. Dit autrement, la guerre d'Ukraine et la crise du lien euro-atlantique lui imposent de libérer son potentiel d'innovation et de réduire autant que possible ses dépendances critiques.

Révolution de l'intelligence artificielle, sophistication des cyber-attaques, développement du quantique, de la robotique et des systèmes de drones contraignent plus particulièrement l'Europe à repenser le financement de sa Base industrielle et technologique de défense (BITD). Comparée aux États-Unis, elle accuse un retard préoccupant dans ce domaine.

Certes, nos pays disposent de grands champions industriels (Thales, Dassault, Leonardo, Rheinmetall, Saab). Toutefois, l'innovation technologique de rupture émane le plus souvent de petites et moyennes entreprises : les start-ups de la DefTech.

Le financement de ces entreprises innovantes doit donc devenir une priorité absolue pour l'Union européenne et ses États membres. C'est l'objet de cette analyse, articulée autour des deux phases cruciales de leur développement : le Capital-Risque (Venture Capital) pour l'amorçage et le Capital-Croissance (Growth) pour le passage à l'échelle.

Capital-Risque : le réveil de l'Europe

Le financement en Capital-Risque (VC) - stratégique pour les jeunes entreprises de la DefTech - désigne généralement les levées de fonds allant jusqu'à 10 millions d'euros, destinées à valider une technologie et à lancer les premiers produits sur le marché.

Avant 2022, ce soutien financier était dérisoire en Europe : à peine 2 milliards d'euros par an pour l'ensemble du continent, contre 25 à 30 milliards d'euros injectés chaque année par les fonds américains.

Depuis l'invasion de l'Ukraine, une prise de conscience s'est opérée chez les investisseurs européens. Leurs engagements dans la DefTech se sont accélérés pour atteindre 8,5 milliards d'euros en 2025 et devraient franchir la barre des 10 milliards en 2026.

L'effort est réel, mais l'écart reste immense face à des fonds américains qui ont eux aussi accéléré la cadence, atteignant 55 milliards d'euros investis en 2025.

Si le ratio de retard de l'Europe par rapport aux États-Unis est passé de 1 à 10 avant 2022 à environ 1 à 5 aujourd'hui, la marge de progression reste considérable au regard du PIB respectif des deux blocs. Ce début de rattrapage repose sur trois facteurs clés.

1) Le basculement de la taxonomie européenne

La perception de la DefTech par les institutions de l'UE a radicalement changé en quatre ans, passant de secteur « paria » à secteur prioritaire. Lors de l'adoption de la réglementation sur la taxonomie en 2020, la Commission européenne avait mis l'accent sur les critères environnementaux et sociaux. Les secteurs des munitions et des armes létales s'étaient retrouvés de fait exclus des financements soutenus par l'UE, poussant la majorité des fonds privés à s'en détourner.

Le pivot a eu lieu fin 2023 avec l'intégration des impératifs de sécurité et d'autonomie stratégique dans les critères de la Commission. En 2024, forte de sa première stratégie industrielle de défense, l'UE a gravé cette évolution dans le marbre avec en ligne de mire les technologies critiques : cyber, espace, quantique, défense aérienne.

L'EDIS fixe aussi un objectif clair : que 50 % des achats d'équipements militaires des 27 pays membres soient réalisés auprès d'entreprises européennes d'ici 2030. Par ailleurs, fin 2025, la taxonomie a été assouplie : seules les armes interdites par les conventions internationales restent proscrites, libérant ainsi le financement privé pour le reste du secteur.

2) La mobilisation de ressources financières institutionnelles

Pour irriguer les jeunes pousses de la DefTech, des programmes et des initiatives ciblés ont été déployés à grande échelle :

  • FID et Definvest, la dynamique française : Bpifrance est l'un des pionniers en Europe avec ses fonds Definvest et Fonds Innovation Défense. Ils investissent directement dans les entreprises de la DefTech et sont dotés ensemble d'une enveloppe d'environ 200 millions d'euros. La banque publique d'investissement a également lancé un fonds ouvert aux particuliers, Bpifrance Défense.
  • Le DEF (Defence Equity Facility) du Fonds Européen d'Investissement : doté de 175 millions d'euros, il fournit un financement aux fonds privés qui investissent dans les entreprises développant des technologies et des produits de défense innovants.
  • Le Deutschlandfonds : fonds souverain allemand doté de 30 milliards d'euros, qui a ouvert en 2025 une poche spécifiquement dédiée au soutien des start-ups de la DefTech.

Cet élan institutionnel européen attire désormais les family offices et les principaux investisseurs que sont BNP Paribas, Allianz, Amundi, etc. En France, l'initiative « Tibi 3 » poursuit le fléchage des fonds des grands investisseurs institutionnels vers les entreprises développant des technologies de rupture.

3) La hausse massive des budgets militaires nationaux

La progression spectaculaire des budgets de défense en Europe offre une visibilité inédite à la DefTech. Porté par des cycles d'investissement étatiques longs, le secteur offre désormais un horizon de croissance stable, en parfaite adéquation avec la temporalité des fonds de capital-risque qui investissent souvent sur dix ans.

Le Capital-Croissance (Growth) : le véritable angle mort européen

Si l'amorçage et le décollage des start-ups européennes se structurent enfin, l'écosystème se heurte à un plafond de verre dès qu'il s'agit de passer à l'échelle industrielle. C'est le segment du Growth ou Late Stage, caractérisé par des tickets d'investissement unitaires supérieurs à 20 ou 50 millions d'euros.

Cette phase est pourtant vitale : c'est elle qui permet aux entreprises innovantes de financer leur expansion rapide, de franchir le cap du milliard d'euros de valorisation et de s'imposer comme des leaders incontournables.

C'est ici que le manque de profondeur des capitaux européens devient critique. La capitalisation boursière florissante des 20 géants de la défense européenne permet certes à des groupes comme Dassault, Saab ou Rheinmetall de soutenir des start-ups, mais l'effort ne peut reposer sur leurs seules épaules.

Le diagnostic mondial posé en 2025 est sans appel : sur les 20 premiers fonds mondiaux capables de miser 100 millions d'euros d'un coup dans la DefTech, un seul était européen. Les 19 autres étaient américains.

La force de frappe et l'expérience américaine

Les fonds américains ne surclassent pas l'Europe uniquement par le volume de leurs capitaux, mais aussi par leur solide expérience sectorielle. Outre-Atlantique, les opérations atteignent des montants hors normes :

  • Anduril a levé plus de 5 milliards de dollars en mai 2026 lors d'un tour de table mené par deux fonds DefTech américains.
  • Palantir avait accumulé 3 milliards de dollars de financements privés avant même son introduction en bourse en 2020.

Face à cette asymétrie financière, les fonds américains jouent tout naturellement un rôle prépondérant dans le capital des start-ups les plus prometteuses de la DefTech. Alors qu'un quart des fondateurs de licornes dans le monde sont européens, la moitié d'entre eux traversent l'Atlantique pour financer l'hyper-croissance de leurs entreprises.

La nécessité de la production de masse

Le besoin de capitaux des start-ups de la DefTech va continuer d'augmenter de manière exponentielle. Pour grandir, elles doivent non seulement financer la recherche dans les domaines technologiques stratégiques que sont l'IA et le quantique, mais aussi la construction d'usines et la massification de leurs outils de production.

C'est la grande leçon de la guerre d'Ukraine et des conflits asymétriques récents : la supériorité militaire exige désormais la maîtrise de la technologie de pointe, combinée à une capacité de production de masse et un coût unitaire bas. Depuis 2020, cinq start-ups de la DefTech mondiale ont réussi à lever plus d'un milliard d'euros pour répondre à ce défi. Parmi elles, une seule est européenne : l'allemande Helsing.

Un impératif de survie stratégique

Pour l'Europe, le défi est existentiel. Faute de disposer de fonds de Growth capables de rivaliser avec la force de frappe américaine, nos futurs fleurons technologiques seront systématiquement financés par des capitaux étrangers. Les conséquences à terme sont évidentes : perte de gouvernance, transferts de propriété intellectuelle et abandon de notre autonomie stratégique.

Le sursaut a commencé. Des acteurs d'envergure internationale réorientent leurs stratégies : le fonds privé suédois EQT met l'accent sur la souveraineté européenne, tandis que l'allemand DTCP déploie son « Project Liberty » avec un véhicule dédié à la défense de 500 millions de dollars. En France, les fonds spécialisés dans la DeepTech et certains généralistes structurent des stratégies SovTech.

Dans cette course contre la montre, le soutien d'institutions comme le Fonds Européen d'Investissement, Bpifrance ou la KfW sera le catalyseur indispensable.

Le retard accumulé est immense et le chemin difficile, mais la volonté de briser le carcan de la dépendance stratégique est réelle. Pour l'Europe, améliorer l'accès au capital à tous les stades de développement de ses entreprises innovantes n'est plus une option économique, c'est un impératif de survie. Il nous faut sauter l'obstacle, ne plus subir, sous peine de disparaître de l'Histoire.

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