Si l'impasse semble de prime abord financière et réglementaire, elle masque une importante fracture politique et économique. Pour éviter que, sous pavillon allemand ou polonais notamment, les fonds budgétés par la Commission européenne en soutien à l'industrie de défense (1) ne servent en définitive qu'à grossir le chiffre d'affaires d'entreprises américaines, l'exécutif français, via la Direction générale de l'armement (DGA), structure pas à pas une politique de repli qui s'apparente à du « minilatéralisme capacitaire d'opportunité ».
La ligne de fracture géopolitique : L'armement comme assurance-vie transatlantique
Le blocage actuel au sein des instances bruxelloises cristallise deux visions inconciliables de la sécurité du continent. Pour Paris, les fonds communautaires dédiés à la défense doivent demeurés rigoureusement conditionnés à l'achat de matériel conçu et produit par les Vingt-Sept (2). C'est, vue de l'Élysée, la condition sine qua non pour bâtir une véritable autonomie stratégique et consolider la Base industrielle et technologique de défense européenne (BITDE).
En face, Berlin et ses alliés opposent un refus intransigeant. L'argument régulièrement invoqué est celui de l'urgence opérationnelle afin de répondre à la menace russe qui imposerait d'acheter immédiatement « sur étagère » les équipements disponibles, peu importe leur provenance.
Mais la motivation profonde est d'ordre existentiel : pour des pays comme l'Allemagne, la Pologne, les Pays-Bas ou les pays baltes, le réarmement est avant tout un outil destiné à satisfaire les exigences pressantes de Washington sur le « partage du fardeau » (burden sharing) au sein de l'OTAN.
En fléchant massivement leurs budgets de défense vers le complexe militaro-industriel américain, ces nations poursuivent le même objectif : s'acheter une assurance-vie politique garantissant - autant que possible - le maintien de la présence et du parapluie militaire des États-Unis sur le Vieux Continent. « Miroirs de politiques de défense orientées vers le resserrement du lien transatlantique, ces achats d’armements américains apparaissent comme un gage d’interopérabilité avec les États-Unis et les alliés régionaux. » (3)
Le cheval de Troie industriel : Quand Berlin s'allie à Washington au détriment de Paris
Ce souci géopolitique coexiste avec une redoutable ambition économique. L'Allemagne ne se borne plus à acheter du matériel américain : avec l'appui direct de Washington, elle bâtit - essentiellement sous licence car elle n'a pas le temps de développer des équipements combat proven - un complexe militaro-industriel hybride et s'érige ainsi en grand distributeur et sous-traitant de l'armement américain en Europe. Cette « alliance transatlantique » lui permet de financer une industrie manufacturière mise en péril par un secteur automobile en crise, de siphonner les budgets défense de ses voisins et de conquérir de considérables parts de marché au détriment de ses concurrents, notamment la France.
La filière sol-air Patriot : En montant la coentreprise COMLOG avec Raytheon, MBDA Deutschland assure la production sous licence des missiles Patriot (GEM-T) sur le sol allemand. À travers l'initiative European Sky Shield (ESSI) fédérée par Berlin, plus d'une vingtaine de pays européens sont entraînés dans l'achat de batteries américaines et israéliennes (Patriot et Arrow 3), asphyxiant commercialement le système franco-italien SAMP/T (Mamba).
L'artillerie GMARS : Pour supplanter les lance-roquettes multiples européens, Rheinmetall s'est associé au géant américain Lockheed Martin pour coproduire le système GMARS en Allemagne, barrant la route à tout projet d'alternative souveraine.
Les aérostructures du F-35 : Tout en optant pour le chasseur de Lockheed Martin pour remplacer ses Tornado, Berlin a négocié l'implantation par Rheinmetall d'une usine ultramoderne à Weeze (Rhénanie-du-Nord-Westphalie) où seront fabriqués les fuselages centraux du F-35 destinés au marché international.
L'Allemagne mène ainsi une guerre économique méthodique : sous couvert d'intégration atlantiste, elle revitalise son outil industriel en devenant le partenaire privilégié du Pentagone. Pour la France, le risque inacceptable est que la Commission européenne finisse par légitimer ce schéma en finançant, avec l'argent des contribuables des Vingt-Sept, des programmes germano-américains, qui de surcroît, condamneraient ses fleurons (Thales, Dassault, Naval Group, etc.) à la marginalisation.
Les drapeaux allemand et américain flottent à l'entrée d'une base militaire en Rhénanie-Palatinat / 2019
La fin des illusions bilatérales : Le naufrage du trio SCAF-MGCS-MAWS
Cette stratégie agressive de Berlin achève de dissiper le mythe du « moteur franco-allemand » de l'armement, dont les grands projets structurants - lancés il est vrai sans préparation suffisante le 13 juillet 2017 - ont tourné à l'aigre.
L'échec cuisant du SCAF : Le Système de Combat Aérien du Futur et son chasseur européen de nouvelle génération (NGF) qui devait voler à l'horizon 2040, s'est brisé sur des divergences industrielles et doctrinales insolubles entre Dassault Aviation et la branche allemande d'Airbus Defence and Space. Entre querelles de leadership technologique, refus français de céder son savoir-faire sur les commandes de vol et achat simultané de F-35 par l'Allemagne, le divorce est brutal.
La mort lente du MGCS : Le projet de char de combat (Main Ground Combat System), censé remplacer les Leclerc et Leopard 2, se heurte au même mur. L'irruption de Rheinmetall dans l'attelage initial KNDS (Nexter et Krauss-Maffei Wegmann), couplée aux manœuvres commerciales de Berlin pour vendre son Leopard 2A8 à toute l'Europe, paralyse le programme et repousse sa réalisation aux calendes grecques.
Le crash du MAWS (Maritime Airborne Warning System) : Ce programme avait pour objectif de développer conjointement un avion de patrouille maritime de nouvelle génération à l'horizon 2030-2035 pour remplacer les Atlantique 2 français et les P-3C Orion allemands. Cependant, à l'instar du SCAF, le projet MAWS a été abandonné après la décision de l'Allemagne d'acheter des avions américains Boeing P-8A Poseidon. La France développe désormais sa propre solution souveraine, l'Airbus A321 MPA.
Ces déboires successifs ont convaincu Paris que la recherche d'un consensus bilatéral avec Berlin, tout comme la quête d'une majorité à vingt-sept à Bruxelles, n'aboutissent qu'à des retards préjudiciables et à des transferts de souveraineté à sens unique. « En recherchant la définition d'un label européen, nous nous sommes rendu compte que nous n'avions pas les mêmes intérêts. C'est le travail technique lié aux nouveaux instruments financiers de l'UE (4) qui a mis en évidence l'incompatibilité des positions », déplore, sous couvert d'anonymat, un haut responsable du ministère des Armées. Sans citer directement l'Allemagne, il poursuit : « Nous avons compris que l'objectif de nos principaux partenaires était d'obtenir des parts de marché manufacturières sans préoccupation de souveraineté. »
Le pivot de la DGA : Minilatéralisme et cadres extra-communautaires
Dès lors, la Direction générale de l'armement a acté un changement de cap radical : contourner la Commission européenne et sa Direction générale de l'industrie de la défense et de l'espace (DG DEFIS) dont le manque de profondeur d'expertise et les lourdeurs bureaucratiques sont jugés incompatibles avec l'achat et le pilotage de systèmes d'armes complexes, notamment dans le cadre d'une économie de guerre ; bâtir une architecture de défense intergouvernementale, agile, capable de fonctionner hors de portée de l'appétit américain et du veto des pourfendeurs de la préférence européenne. « Le nouveau plateau Europe de la DGA (…) doit porter cette stratégie en coordination avec sa direction internationale de la coopération et de l'export. La structure piloterait ainsi des partenariats équilibrés entre États européens, aux conditions de Paris plutôt que celles dictées par la Commission. » (5)
Cette politique de repli s'appuie sur différents leviers éprouvés :
Le recours à l'OCCAr
L'Organisation conjointe de coopération en matière d'armement constitue l'instrument juridique idéal. Structure intergouvernementale indépendante des traités de l'UE, elle échappe à la tutelle bruxelloise et permet à des coalitions de pays volontaires - y compris non-membres de l'Union, tel le Royaume-Uni - de lancer des programmes d'envergure (avion de transport A400M, frégates FREMM, hélicoptère Tigre), tout en réduisant le « saupoudrage » géographique qui guide les calculs de la Commission lors de l'octroi de subventions ou de prêts aux États membres et à leurs entreprises. Avec l'OCCAr, les retombées industrielles sont comptabilisées globalement, à long terme, ce qui permet de la souplesse pour établir la charge industrielle de chaque programme et le meilleur équilibre possible entre États participants.
Le maillage des traités bilatéraux stratégiques
La diplomatie d'armement française privilégie désormais des accords politiques bilatéraux solides : relance des traités de Lancaster House avec le Royaume-Uni, traité du Quirinal avec l'Italie, traité de Barcelone avec l'Espagne, accord-cadre de coopération de défense avec la Suède, partenariat de défense mutuelle avec la Grèce et accord intergouvernemental avec la Belgique (6). Ces différentes conventions créent des axes de coopération capacitaires protégés des « manœuvres atlantistes ».
La diplomatie des « Clubs Utilisateurs »
Pour résister à la force de frappe financière de l'axe germano-américain, la DGA capitalise sur les nations exploitant déjà du matériel français. En fédérant ces pays au sein de « clubs utilisateurs », la France mutualise les coûts du maintien en condition opérationnelle (MCO) et finance les incréments technologiques futurs en circuit court. Le Club Rafale en est le modèle emblématique. Face à l'omniprésence du F-35, l'avion de combat tricolore a su agréger des États membres de l'UE (Grèce, Croatie), des futurs partenaires européens (Serbie) et de grands clients internationaux (Inde, Égypte, Émirats arabes unis, Qatar, Indonésie). Cette masse critique assure la rentabilité industrielle de Dassault, de Thales et de Safran pour les années à venir, tout en finançant le standard F5 et son drone furtif sans solliciter un centime de Bruxelles. La même mécanique est déployée autour du canon d'artillerie Caesar et du missile antiaérien Mistral 3.
L'ANPC : Le Foreign Military Sales à la française
Au cœur du dispositif porté par la DGA se trouve un mécanisme contractuel souverain : l'Achat au Nom et Pour le Compte de (ANPC), inspiré du système américain des FMS (Foreign Military Sales). Ici, l'État français endosse le rôle de centrale d'achat pour un pays partenaire par le biais d'un arrangement-cadre (Framework Arrangement). « Beaucoup de pays demandent des accords de gouvernement à gouvernement, dits "G to G" : c'est nous qui achetons, puis nous livrons le matériel à nos mandants. Nous avons réalisé des ANPC avec sept pays européens, principalement pour des Mistral et des Caesar. » (7)
Atout décisif de ce système : le recours à un accord d'État à État permet d'exempter légalement la commande des obligations de mise en concurrence imposées par la directive européenne de 2009 sur les marchés de défense. Avec l'ANPC, le pays acheteur accède directement aux conditions tarifaires négociées par la DGA.
Vers une BITD de combat
Face à la perspective d'un budget européen validant sans le dire la vision de l'Allemagne et des adversaires de la préférence européenne - en multipliant, au nom du consensus, les possibilités de dérogation à ce principe -, la France a décidé de concevoir une architecture originale.
Ce « Plan B » mené par la DGA acte une rupture lucide avec « la religion de la coopération » qui était jusqu'à récemment la sienne. Constatant que nombre de ses partenaires privilégient l'achat d'armements américains pour sceller la protection de Washington, Paris refuse de voir le budget de l'UE subventionner le déclin de ses usines.
En juxtaposant aux mécanismes bruxellois un réseau d'alliances pragmatiques, de clubs opérationnels et de contrats d'État à État, la France fait, d'une certaine façon, le choix de bâtir une structure de défense européenne parallèle, où la survie de sa BITD dépendra de sa capacité à s'imposer dans un environnement plus que jamais livré à une implacable compétition économique.
Notes
(1) Le Cadre financier pluriannuel (CFP) proposé par la Commission couvre la période 2028-2034. Les crédits consacrés à la défense (131 milliards) sont inclus dans un Fonds européen pour la compétitivité (400 milliards).
(2) Le programme EDIP (European Defence Industry Programme) entré en vigueur en décembre 2025 imposait jusqu'à présent les critères suivants : 65 % de la valeur finale ou des composants utilisés dans les produits de défense doivent provenir d'États membres de l'UE ou de ses pays associés ; les candidats doivent posséder leur siège social et leurs structures exécutives de gestion opérationnelle au sein de l'UE ; les usines, ressources logistiques et installations de production utilisées pour fabriquer le matériel doivent être implantées sur le territoire européen ; l'entité responsable du design technique et intellectuel du produit (autorité de conception) doit être souverainement établie dans l'UE ; le matériel développé ne doit pas dépendre de droits ou de réglementations de contrôle des exportations appartenant à des pays tiers non associés (comme les restrictions américaines ITAR).
(3) Hélène Masson, L'industrie de défense américaine en Europe à l'heure de la stratégie America First, FRS 2026.
(4) EDIP et SAFE (Security Action For Europe)
(5) Matthieu Fauroux, L'Élysée prêt à claquer la porte au nez de Berlin sur le budget défense, La Lettre, 09/09/2026.
(6) L'accord CaMo (Capacité Motorisée) scelle un partenariat de défense approfondi. En 2018, la Belgique a mandaté la France pour acquérir l'ensemble de ses blindés Griffon et Jaguar, adoptant du même coup la doctrine, les liaisons de données et la formation de l'armée de Terre française (les unités terrestres des deux pays sont totalement interchangeables). En proposant cette solution « clés en main » à d'autres capitales pressées de reconstituer leurs arsenaux, la DGA forge une interopérabilité complète des capacités, fondée sur des technologies françaises.
(7) Patrick Pailloux, délégué général pour l'armement, Commission des affaires étrangères, de la défense et des forces armées du Sénat, 24 février 2026.