Par Jean-Claude Galli
Le désengagement militaire américain et l'avenir incertain de l'OTAN contraignent l'Union européenne à devenir un acteur stratégique à part entière. La réussite d'une telle mutation dépendra de la capacité de ses membres à transformer leurs angoisses nationales en une vision politique commune.
L'autonomie stratégique, concept de la diplomatie française porté par Emmanuel Macron dès 2017, est en passe de devenir le mantra politique de l'Union européenne.
Malmenée par les foucades - et les menaces - de l'administration Trump à son égard, défiée à ses frontières par l'enlisement de la guerre en Ukraine et inquiète de se retrouver marginalisée par un G2 États-Unis/Chine, l'UE n'a pas d'autre choix que de se muscler et de montrer au reste du monde qu'elle n'est pas seulement une puissance économique. Si le consensus sur la nécessité de réduire ses dépendances critiques (numérique, énergétique, semi-conducteurs) semble désormais acquis, le volet concernant sa défense et sa sécurité demeure une équation politique des plus complexes à résoudre.
Et pour cause : aujourd'hui, si vous vivez à Varsovie ou Vilnius, votre problème est le char russe qui stationne à 300 km de votre porte, à Kaliningrad. Si vous habitez à Athènes, votre souci est - à deux brassées de vos plages - l'appétit de la Turquie en mer Méditerranée. En revanche, si vous êtes à Copenhague, votre préoccupation immédiate se situe à plus de 3000 km de vos côtes, au-delà du cercle polaire arctique où baigne le Groenland, objet de la convoitise américaine.
Bien que ce constat de menaces diffuses et croissantes soit partagé par tous les pays membres de l'UE, la réponse politique ferme et commune qu'il appelle les divise. Trois groupes d'États et un « nouvel » acteur se distinguent actuellement dans ce grand échiquier géostratégique européen.
Le groupe de l'« Europe Puissance » : la France et les pays du flanc Sud
Pour la France, « la puissance est un devoir pour les Européens » (1). Cette vision prône une capacité d'action militaire et industrielle idéalement indépendante. Paris pousse pour une préférence européenne dans les achats d'équipements de défense et un renforcement massif des capacités industrielles de l'Union. « Une Europe qui dépend des composants d'un rival et du bouclier d'un allié n'est pas une Europe souveraine, c'est une Europe en sursis. » (2)
Longtemps isolée car suspectée de vouloir privilégier son écosystème de défense, la France est parvenue à rallier des pays comme l'Italie, l'Espagne et la Grèce à son point de vue. Il ne s'agit pas d'une adhésion idéologique à l'Europe puissance mais d'un alignement d'intérêts stratégiques et industriels.
Rome, Madrid et Athènes voient dans l'autonomie européenne un moyen de stabiliser le flanc Sud de l'UE, notamment en cas de retrait américain. Si les États-Unis se désengagent, il faut que l'Union ait les moyens militaires d'intervenir seule dans son voisinage méditerranéen immédiat, au Maghreb ou en Libye par exemple.
Par ailleurs, l'Italie possède l'une des industries de défense les plus puissantes d'Europe et n'entend pas que l'autonomie stratégique soit un projet exclusivement franco-allemand. En se ralliant à Paris sur la préférence européenne et le renforcement de la base industrielle et technologique de défense européenne (BITDE), elle s'assure une place à la table des grands programmes d'armement communautaires à venir. Enfin, Paris et Rome ont signé en 2021 un traité de coopération renforcée (dit traité du Quirinal) qui pose le principe d'une assistance mutuelle en cas d'agression armée.
Le ralliement de la Grèce à la vision française de l'autonomie est une affaire de sécurité nationale. Athènes doute que l'OTAN intervienne en cas de conflit avec la Turquie. L'Europe puissance est donc une assurance vie supplémentaire pour la Grèce qui, par ailleurs, dispose d'un partenariat stratégique avec la France comportant, lui aussi, une clause d'assistance mutuelle en cas d'agression d'un pays tiers.
Le groupe de la « Méfiance Existentielle » : Pologne et États Baltes
À Varsovie, Tallinn, Riga et Vilnius, le concept français d'autonomie stratégique était perçu encore récemment avec scepticisme pour ne pas dire suspicion. Pour ces capitales, le débat n'est pas technique, il est existentiel. Le Polish Institute of International Affairs (PISM) estime ainsi qu'en dépit des incertitudes qui pèsent sur le lien euro-atlantique, à court et moyen terme, l'effort de défense européen ne peut remplacer ni les garanties américaines en vertu de l'article 5 du traité de l'Alliance Atlantique, ni la présence militaire américaine sur le Vieux Continent (3).
En Estonie, l'International Centre for Defence and Security (ICDS) souligne que l'urgence est à la capacité de combat immédiate et non à des promesses d'autonomie industrielle à l'horizon 2030. Cependant, le rapprochement apparent de l'administration Trump avec la Russie, l'attaque frontale contre les politiques et les valeurs européennes de la part du vice-président J.D. Vance et les droits de douane agressifs imposés par le président Trump à l'Europe ont semé le doute dans les esprits. « L'autonomie stratégique n'est plus seulement un fantasme français. On entend désormais ce terme à Londres, Berlin et Varsovie. C'est un changement radical. » (4)
Le groupe de la « Prudence Transatlantique » : Allemagne, Pays-Bas, Nordiques
L'Allemagne occupe une position pivot, marquée par une réticence structurelle et historique à s'émanciper du cadre américain. Malgré le Zeitenwende, le chancelier Friedrich Merz refuse de choisir entre Paris et Washington.
Prudente, la Stiftung Wissenschaft und Politik (SWP), think tank influent de Berlin, se prononce pour une autonomie stratégique réaliste, à la carte : « La question de savoir s'il faut agir avec, sans ou contre Washington doit être examinée pour chaque domaine politique » (5). Pour la SWP, l'Europe ne décidera pas seule de l'avenir de la communauté transatlantique, mais son comportement influencera le résultat.
Par ailleurs, Berlin, à l'instar des pays « frugaux » et nordiques, regarde l'autonomie à la française comme un cheval de Troie pour le protectionnisme hexagonal et les demandes répétées de Paris en faveur du lancement d'un vaste emprunt communautaire permettant de financer le réarmement européen. Mais, outre-Rhin, les mentalités évoluent aussi : la jeune génération allemande semble de moins en moins convaincue que l'Europe puisse définir son avenir à partir d'assurances américaines. Fin 2025, 73 % des Allemands qualifiaient les relations avec les États-Unis de « mauvaises », et près de 40 % voyaient en Washington une menace pour l'économie allemande (6).
La Commission européenne : le facilitateur opportuniste
L'Europe est-elle prête à une affirmation politique sans précédent dans son histoire, à faire peur, à rendre les coups en toute indépendance si nécessaire ? Le débat n'a pas fini d'occuper ses membres dont les positions évoluent au gré des affirmations de puissance russe, chinoise et américaine. L'équilibre interne des institutions communautaires s'en trouve déjà modifié : pressés par l'agression russe en Ukraine, les dirigeants européens se sont rapidement tournés vers Bruxelles et ont décidé de contourner le Traité de l'Union qui stipule que les questions de défense relèvent de la compétence exclusive des États. Ce n'est plus le cas.
Mandatée par les pays membres à l'issue du sommet de Versailles, en mars 2022, la Commission européenne ne s'est pas faite prier : elle s'est dotée d'un Commissaire à la défense et joue désormais, à travers différents programmes et initiatives, notamment SAFE (Security Action for Europe), un rôle prépondérant dans le renforcement et le financement de la BITDE. « La Commission pousse les murs en veillant à ne pas trop marcher ouvertement sur les pieds des États », relève non sans inquiétude un représentant de la France à Bruxelles.
La position de la Commission et de son ambitieuse présidente, Ursula von der Leyen, s'apparente à une synthèse pragmatique : elle utilise la grammaire française de l'Europe puissance pour pousser les 27 à une intégration industrielle inédite, à travers son projet de création d'un marché unique de la défense, tout en ancrant sa démarche dans la cadre de l'OTAN pour rassurer les pays du flanc oriental et l'Allemagne.
Qu'avons-nous politiquement à nous dire ?
Alors que Donald Trump vient d'annoncer le retrait de 5 000 soldats américains basés en Allemagne, l'UE, sous peine de disparition, est invitée par l'Histoire à devenir un acteur stratégique à part entière. Afin d'y parvenir, elle se voit dans l'obligation de faire évoluer sa physionomie institutionnelle, d'amender sa politique de voisinage et, c'est inévitable, de changer de nature politique.
À défaut « d'autonomie de décisions », certains évoquent une « autonomie de moyens », d'autres une « interopérabilité politique » calquée sur le modèle de « l'interopérabilité opérationnelle » chère aux cercles militaires et qui pourtant demeure encore un voeu pieux à l'échelle européenne.
« Quant à savoir qui dirigera l'Europe, il n'y a pas d'alternative à l'Allemagne et à la France. Les deux puissances européennes les plus fortes doivent se mobiliser pour combler le vide » laissé par les États-Unis, juge l'ancien ministre des affaires étrangères et vice-chancelier allemand, Joschka Fischer, dans une tribune publiée récemment par Le Monde (7).
À Paris, le 22 janvier 1963, lors de la signature du traité d'amitié franco-allemand, Charles de Gaulle, peu suspect d'ambition fédéraliste, commentait l'accord conclu avec le chancelier Konrad Adenauer en ces termes : « Tout ce que nous, Français et Allemands, réussirons à créer dans le domaine de la défense contribuera à nous unir et nous faire progresser. Si nous ne devions rien faire dans ce domaine, nous n'aurions bientôt politiquement plus rien à nous dire. »
- Discours sur le conflit en Ukraine et la construction européenne, prononcé par Emmanuel Macron le 3 octobre 2025 à Sarrebruck.
- Discours prononcé le 4 mai 2026 par Emmanuel Macron à Erevan, lors du 8e sommet de la Communauté politique européenne.
- Marcin Terlikowski, La (longue) route de l'Union européenne vers le réarmement, PISM, mars 2025.
- Karsten Friis, Nordic-Baltic security without the United States, ICDS, juillet 2025.
- Sascha Lohmann & Johannes Thimm, With, Without, or Against Washington, SWP, mars 2026.
- Vincent Tadday, Is this the end of automatic Atlanticism in Germany?, ELN, mai 2026.
- J. Fischer, « La dissolution de l'OTAN a déjà commencé », Le Monde, 1er mai 2026.